Je savais déjà que ma soeur avait des problèmes. Je savais déjà que ça allait pas. Je savais déjà qu'elle se faisait vomir. Je savais qu'elle mangeait trop et que son poids diminuait. Je savais qu'elle s'était déjà scarifié. Je savais qu'elle allait pas bien. Je savais qu'elle explosait ses boutons d'acné. Je savais qu'elle s'éclatait les jambes avec une pince à épiler. Je savais que son comportement n'était pas normal.
Mais je ne m'imaginais pas qu'elle n'était pas épanouie. Je ne m'imaginais pas ma soeur comme une de ces maniaco-dépressives qui jouent avec leur vie. Je n'avais jamais réalisé que peut être elle n'était pas heureuse avec sa vie. Je ne pensais pas que peut être un jour elle partira de la maison parce qu'elle ne s'y sent pas bien.
Jamais mes parents ne se sont vraiment disputés devant moi. Ils ont tellement haussé le ton que je suis partie. Je me suis enfuie avec la musique.
Est-ce que les gens se rendent compte de leur propre bêtise? Est-ce que l'on sent à quel point on blesse les gens quand on est totalement déprimé? Est-ce que tout le monde se sent seul et incompris? Est-ce qu'on se soucie assez de nos frères et soeurs?
J'ai le sentiment de ne plus rien comprendre. De vouloir fuir les problèmes qui se posent à moi, jusqu'à ce que j'y sois confrontée face à face. Je ne veux pas savoir que ma soeur va mal. Enfin si. Mais je ne veux pas la voir se manger seule une galette des rois, devant mes yeux, alors que je sais pertinemment qu'elle va la vomir dans les toilettes d'ici quelques minutes.
Comment lui expliquer que la grande soeur dont j'étais fière, que tout le monde admirait, que tout le monde adorait, est en passe de devenir quelqu'un qu'on ne veut pas fréquenter? Pire que la petite grosse de la classe, pire que la droguée, la fille qui éclate ses boutons d'acné, la fille qui se fait vomir, la fille qui montre son corps et qui semble si prête à le vendre, la fille qui voudrait estomper sa douleur. Mais qui n'a pas choisi la bonne méthode...
Comment lui dire que ce n'est pas en se faisant vomir et en devenant plus maigre qu'un squelette, tellement que quand on lui serre la main on croirait qu'on va la briser, qu'on va plus l'aimer? Elle avait tout, mais bientôt elle n'aura plus rien.
A force elle se renferme. Ses blagues ne font plus rire. Son corps ne fait plus fantasmer. Son visage n'attire plus les sourires mais le dégout. Elle n'inspire plus la confiance mais la méfiance.
Comme si personne ne voyait ce qu'elle fait.
Comme si personne ne ressentait ce qu'elle ressent.
Et malgré moi les mots viennent au passé. Parce que j'ai réalisé quelque chose. Quelques mots crachés comme du venin par ma mère. "Je veux pas voir ma fille crever avant moi."
J'ai mal. Je souffre. Je voudrais retrouver la grande soeur que je jalousais en secret. A présent j'ai envie de faire comme elle. Pouvoir vomir ce que je mange et ainsi maigrir. Mais je ne la jalouse plus. Je n'ai pas envie de devenir une sorte de droguée à la bouffe. De droguée à la sensation d'être maigre. Je ne veux pas faire 49.9kg. ( de toute façon j'en suis loin ). Je ne veux pas devenir comme elle. Je ne veux plus être comme elle. Avant, oui. Maintenant, j'ai
presque honte de son visage, lacéré de marques rouges. J'ai honte de ses cheveux, ternes, sans vie. Ses cheveux sont comme elle. Terne. Sans vie. Elle a tellement de carences. Mais elle prend des compléments vitaminés. Des compléments minéraux. Qui ne font que la rassurer.
Je ne peux plus la comprendre. Je ne peux pas l'aider. Ca va paraître lache mais, qu'elle se débrouille seule. Il faut que l'initiative vienne d'elle. Qu'elle veuille s'en sortir. Qu'elle fasse la démarche d'aller vers les autres. Vers le corps médical. Elle est malade. Gravement. Et elle doit se faire soigner.
Je ne sais pas si je pourrais un jour lui en parler. Exprimer le dégout qu'elle suscite en moi. Lui montrer ses mains, qu'on a peur de briser. Mais elle ne veut pas qu'on lui en parle. Elle veut qu'on la laisse tranquille. Pourtant elle ne sait pas gérer la crise. Elle n'est pas "grande" dans sa tête.
Je ne sais pas ce que je peux faire. Ou plutôt si je sais. Il n'y a rien à faire. Soit elle s'en sort soit elle en crève. C'est comme une roulette russe. Sauf qu'ici on peut faire marche arrière. C'est ce qu'on appelle la vie. Peut être qu'elle en mourra, ou peut être pas...








Et pourtant c'est comme ça c'est la vie. On choisit pas comment on va la vivre. C'est elle qui décide à notre place. On choisit toujours, mais ça me semble déjà entièrement prévu. Chaque petit choix, chaque minuscule interrogation, chaque remise en question a été enregistrée au préalable dans le grand livre de la vie ... Alors pourquoi je sais toujours pas ce que je vais en faire, de ma vie ? Pourquoi j'ai aussi peur de l'avenir, quand je me dis qu'il est déjà tout tracé? Le fait de ne pas pouvoir savoir?








1 - Ne jamais dévoiler cette adresse dans mon entourage. Jamais au grand jamais.
